Entretien avec Quentin Vijoux, illustrateur de Firebird

Dans Firebird, vous incarnez Mariska, chauffeuse de camion en pleine Sibérie. Afin de venir en aide à Vassilissa, jeune fille dont le village est en train de dépérir, vous traverserez une Russie contemporaine en proie à son passé. Avec pureté et simplicité, l’illustrateur Quentin Vijoux privilégie un trait précis et fluide pour créer un univers original et une ambiance onirique. Dans cette entretien, Quentin Vijoux nous raconte son parcours, son expérience sur Firebird et partage ses conseils.

Peux-tu te présenter et préciser ton rôle dans le projet ?

Je m’appelle Quentin Vijoux et je suis illustrateur. Après plusieurs projets plus ou moins aboutis avec FibreTigre [le scénariste du projet], on a eu envie de réaliser un Visual Novel ou quelque chose qui s’y apparente. On a donc réfléchi ensemble à différentes pistes et puis Fibre a proposé l’idée du périple d’un routier en Sibérie. À partir de là on en a pas mal discuté, j’ai fait quelques esquisses, et puis on s’est lancé. Je m’occupe donc aujourd’hui plus particulièrement des visuels et de toute la partie graphique du projet.

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Peux-tu nous parler de ton parcours et la façon dont tu t’es lancé dans l’illustration ?

J’ai fait des études de graphisme à l’école publique d’arts appliqués Duperré à Paris. J’ai ensuite enchaîné avec l’école d’Estienne pour me spécialiser dans la publicité et la direction artistique. En parallèle, j’ai toujours dessiné et fait de la BD. Après mes études j’ai travaillé dans le graphisme et la publicité et, dès que ça a été possible, j’ai tout arrêté pour me consacrer pleinement à l’illustration. Aujourd’hui, j’ai un agent qui me représente en France et j’ai la chance de pouvoir vivre de ce métier.

« Le jeu vidéo indépendant, c’est un peu la jungle [rires]. »

On est actuellement en pleine production du jeu. Quelle est ton expérience en travaillant sur Firebird pour l’instant ?

C’est une expérience un peu particulière. J’avais déjà travaillé pour des projets de jeux vidéo indépendants et ça s’est souvent assez mal passé ou mal terminé. Le jeu vidéo indépendant, c’est un peu la jungle [rires]. Mais pour Firebird je suis très content car cette fois-ci tout se déroule très bien, et l’équipe de Ludogram est super ! Je suis également très heureux de pouvoir collaborer avec Franck Weber.
Ceci dit, il y a beaucoup de travail… J’ai toujours su que Firebird serait un projet très chronophage car il y a énormément de décors et de personnages à dessiner, et avec l’arrivée de Ludogram on a encore ajouté davantage d’ambition au jeu, la volonté de faire quelque chose de plus riche qu’un simple Visual Novel. Ma charge de travail s’en est trouvée décuplée, mais ça en valait la peine !

Firebird se passe en Sibérie. Le jeu explore une Russie que l’on a pas l’habitude de voir. Les joueurs pourront notamment découvrir les mythes et légendes russes au cours du jeu. Est-ce que tu connaissais un peu la culture folklorique de la Russie avant de travailler sur ce projet ?

Pas vraiment. J’ai fait du Russe en LV2 alors je parle un peu et j’ai étudié différents aspects de la culture russe au lycée. Je connaissais notamment les contes folkloriques grâce aux dessins d’Ivan Bilibine, un artiste russe très fameux qui a réalisé de très belles illustrations. Mais sinon ce n’est pas un univers que je connaissais bien donc j’ai effectivement dû m’y plonger à l’occasion de ce projet, et c’était vraiment passionnant.

Y a t-il eu une inspiration ou une idée principale qui t’a particulièrement aidé pendant ton travail sur Firebird ?

C’est difficile à dire mais je pense encore à Ivan Bilibine. C’est une référence inévitable quand on s’attaque à ce sujet. Sinon en dehors du folklore russe, j’ai aussi travaillé sur la représentation de la Sibérie contemporaine : il y a beaucoup de décors dans Firebird qui sont ancrés dans le réel donc j’ai dû me renseigner sur la Sibérie, traîner dans les rues de Norilsk avec StreetView, regarder des documentaires sur les camionneurs du froid et leur quotidien… C’est un travail en amont que je pousse rarement aussi loin habituellement.
D’ailleurs, Firebird est un projet un peu particulier pour moi car il me fait sortir de ma zone de confort. J’ai un style de dessin “ligne claire” qui est simple, léger et qui se focalise surtout sur les personnages. Pour Firebird, je me suis à l’inverse attaché à réaliser des décors, plutôt complexes, qui posent une ambiance et racontent quelque chose. Je me suis donc davantage intéressé à la représentation des arrière-plans et au design des backgrounds, que ce soit dans le domaine du dessin-animé, du cinéma ou des jeux-vidéo, afin de comprendre comment créer des environnements qui puissent avoir suffisamment de force en eux-mêmes.

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Est-ce qu’il y a un visuel en particulier que tu as préféré dessiner (logo, décor, personnage…) ?

En ce moment je travaille sur la carte du jeu. C’est un élément qui me semblait très important dès le départ mais je ne savais pas exactement comment j’allais la représenter. Je dois avouer que j’ai passé beaucoup de temps dessus, beaucoup trop peut-être, mais c’est quelque chose qui m’a beaucoup amusé.
J’ai aussi aimé représenter des choses sur lesquelles je m’attarde rarement d’habitude, comme par exemple dessiner des camions : j’ai dû me renseigner sur l’univers des camions en Russie, découvrir les marques existantes, savoir quelles sont leurs caractéristiques, trouver le bon camion pour l’héroïne, le bon camion pour les méchants… c’était encore un travail de documentation assez inédit pour moi.

« J’organise mes journées en fonction des dates de rendu. »

Comment organises-tu ton travail ? A quoi ressemble ta journée type ?

Je travaille en tant qu’illustrateur donc je réponds principalement à des commandes. En général, les gens me contactent par mail et j’organise mes journées en fonction des dates de rendu. Je suis à mon bureau la majorité du temps et je dessine soit sur mon carnet soit directement via la tablette graphique de mon ordinateur.

Quels outils et logiciel utilises-tu ?

Je dessine souvent d’abord au crayon dans un carnet, puis je scanne mes croquis pour les reprendre et tout finaliser sur mon Mac via une tablette Wacom. J’utilise Photoshop pour la mise en couleurs et parfois Illustrator pour tout ce qui est davantage de l’ordre de l’interface ou du pictogramme.

Quels conseils pourrais-tu donner aux personnes voulant faire le même métier que toi ?

Ce n’est pas évident de donner des conseils ! L’illustration est un métier particulier dans le sens où c’est un métier qui se rapproche de l’artisanat, en tout cas l’illustration telle que je la pratique, car elle est entièrement tournée au service d’un projet. Contrairement au dessin qui est une pratique artistique qui peut se déployer librement, en dehors de toute contrainte extérieure, l’illustration se caractérise notamment par l’existence d’une commande initiale avec laquelle il faut jouer. C’est un point important à mes yeux.
Après c’est une question qui revient souvent mais je pense qu’il ne faut pas non plus se poser trop de questions quant à son style, selon moi les choses viennent naturellement. Quand on débute on essaye toujours, plus ou moins consciemment, d’imiter ce qui nous plaît, mais finalement avec le temps, en expérimentant de nouvelles choses avec curiosité, et en étant contraint par la commande aussi, on est amené à découvrir des territoires graphiques nouveaux, et on se construit petit à petit.

« Les choses se sont faites assez naturellement. »

Comment as-tu trouvé ton style d’illustration ? Est-ce que tu as intentionnellement travaillé dessus pour le trouver ou bien cela s’est fait naturellement au fil du temps ?

Comme je le disais, les choses se sont faites assez naturellement. En ce qui concerne Firebird, j’avais la volonté de faire quelque chose qui soit plus réaliste que ce que je fais habituellement mais qui me ressemble tout de même. FibreTigre a une écriture plutôt sérieuse qui peut parfois sembler presque grave ou mélancolique, je voulais donc proposer un dessin qui puisse contraster avec un peu d’humour et de légèreté.

Une partie de ton travail consiste également à créer des personnages. Quel est ton processus, lorsque tu crées un personnage ?

Généralement on me donne quelques informations de base — le sexe, l’âge, le caractère, etc. — et à partir de là je peux commencer à avoir une image en tête qui va se compléter au fur et à mesure. Le plus souvent, je ne fais pas vraiment de recherches, je pense à des gens que j’ai rencontré, des acteurs de films qui m’ont marqué, et les idées me viennent à l’esprit spontanément.
Enfin je dis ça mais c’est un travail très spécifique… Par exemple, pour le character design, il y a une problématique liée à l’encombrement des masses : lorsque l’on voit un personnage, il faut pouvoir le distinguer immédiatement d’un autre, et c’est particulièrement vrai dans le jeu-vidéo où il est important d’avoir des silhouettes marquées voire même caricaturales à cet effet. Ce sont des contraintes fortes mais passionnantes à creuser.
C’est un peu la même chose pour le background design d’ailleurs, c’est un domaine très complexe : en réalité je suis un amateur dans ces domaines [rires]. Il y a des personnes dont c’est vraiment le métier dans l’industrie d’être character designer ou background designer, ça demande énormément de qualités et de réflexion ! Moi je fais ça maladroitement, pour m’amuser…

As-tu des projets en cours ou à venir dont tu aimerais (ou pourrais) nous parler ?

Cette année est sorti mon premier livre jeunesse [“LOUP VACHE COCHON” aux éditions l’Agrume] et en ce moment je commence à travailler sur un nouvel ouvrage qui sortira l’année prochaine. J’avais déjà publié une BD mais l’édition jeunesse est un domaine tout nouveau pour moi, c’est très excitant.

Aurais-tu quelques mots à dire aux joueurs qui découvriront Firebird ?

Soyez indulgents ! [rires] Plus sérieusement, je leur dirais de refaire le jeu car il y a plusieurs parcours et pas mal d’environnements différents à découvrir.

Enfin, si nous voulons en savoir plus sur toi et ton travail, où pouvons-nous te trouver ?

Je ne suis pas très présent sur les réseaux sociaux mais vous pouvez découvrir mon travail sur www.quentinvijoux.com, Twitter et Instagram.

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